Bettencourt : les juges s'approchent de Sarkozy
source et suite de l'article www.mediapart.fr par FABRICE ARFI ET MICHEL DELÉAN
Au lendemain de la validation des enregistrements Bettencourt par la chambre criminelle de la Cour de cassation (lire ici), les juges d’instruction de Bordeaux viennent d’adresser un signal fort à l’attention du pouvoir politique: ils ont, selon une dépêche de l’Agence France Presse (AFP) de ce mercredi 1er février, convoqué Eric Woerth, l’ancien ministre du budget de Nicolas Sarkozy et ex-trésorier de l’UMP, aux fins de mise en examen pour « financement illégal de parti politique », mais peut-être aussi pour « abus de faiblesse ».
L’AFP avance la date du 8 février pour cette mise en examen qui, si elle est confirmée, constituera un événement important de la campagne présidentielle. Sollicités par Mediapart, ni Eric Woerth, ni son avocat, Jean-Yves Le Borgne, ni le parquet du tribunal de Bordeaux, n’ont donné suite.
L’actuel député-maire (UMP) de Chantilly est notamment soupçonné d'avoir obtenu de l'héritière de L'Oréal des fonds illégaux pour le financement de la campagne de Nicolas Sarkozy en 2007, et à un moment où, selon une expertise réalisée en juin dernier, la milliardaire commençait à souffrir de ce que les experts considèrent comme une « démence mixte » et d'une « maladie d'Alzheimer à un stade modérément sévère », avec « un processus dégénératif cérébral lent ».
Si elle a bien lieu, cette mise en examen dans l’affaire Bettencourt viendra s’ajouter à la menace d’autres poursuites contre M. Woerth, cette fois dans le dossier de l’hippodrome de Compiègne. Un rapport d’expertise remis récemment à la commission d’instruction de la Cour de justice de la République indique en effet (comme l’a révélé Mediapart) que les terrains forestiers de Compiègne, comprenant l’hippodrome et un golf, ont été cédés par l’Etat pour une somme trois à quatre fois inférieure à sa valeur. De quoi exposer l’ancien ministre du budget a une autre mise en examen inéluctable, selon des sources proches du dossier, pour « prise illégale d’intérêts ».
Dans l’affaire Bettencourt, l’enquête des juges d’instruction de Bordeaux, qui se déroule dans le plus grand secret depuis un an (lire ici), a déjà donné lieu à des perquisitions au domicile d’Eric Woerth, et au siège de l’UMP, en mars 2011. En décembre dernier, les juges ont par ailleurs mis en examen Patrice de Maistre, l’ancien gestionnaire de fortune de Liliane Bettencourt, ainsi que le photographe François-Marie Banier et son compagnon Martin d’Orgeval.
Quand l’affaire Bettencourt a été dépaysée à Bordeaux voici un an, le volet politico-financier du dossier, celui qui donne des sueurs froides à l’Elysée et que le procureur Courroye a tenté d’étouffer désespérément à Nanterre, pesait déjà lourd.

Pour commencer, les enregistrements clandestins du majordome de l’héritière L’Oréal, révélés par Mediapart en juin 2010, ont levé un voile impudique sur les liens troubles entre la maison Bettencourt, la présidence de la République et l’UMP, dont Eric Woerth fut le trésorier tout en étant ministre du budget (2007-2010) — voir notamment notre enquête « Trois chèques, trois questions ».
Les enregistrements avaient aussi permis de jeter une lumière crue sur les dessous de l’embauche de l’épouse de M. Woerth au service de Liliane Bettencourt. Dans les enregistrements, Patrice de Maistre, gestionnaire de la fortune de Liliane Bettencourt, l'explique en ces termes le 23 avril 2010:
L'embauche a été faite en novembre 2007, suivi deux mois plus tard de la remise de la légion d’honneur, par le ministre Woerth, au gestionnaire de fortune de la milliardaire (notre article: Quand Eric Woerth décorait de la Légion d'honneur Patrice de Maistre). Soit l’employeur direct… de Mme Woerth. Ce conflit d'intérêts manifeste pourrait se doubler d'un éventuel délit de « trafic d’influence ».