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Publié par christian guittard

 

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« Pourquoi tu m’as tapée ? ». Elle a peut-être six ans, peut-être sept. Elle a une longue tresse dans le dos. Son blouson de jean est un peu trop grand pour elle. Elle est assise et lève la tête vers un interlocuteur dont on ne verra pas le visage mais dont on voit le casque, l’uniforme et la matraque. Devant le silence du géant sans tête, tranquillement elle répète sa question : « pourquoi tu m’as tapée ? » Résignée, elle cesse de le regarder.

 

Ce jour là, le 6 juillet 2010 à Saint-Denis, ce sont des années de vie collective, de souvenirs familiaux et personnels qui ont été anéantis sur décision administrative. La petite fille à la natte a vu son enfance effacée, ses parents et leurs quelques soutiens malmenés, jetés sur le trottoir.

 

C’était avant le fameux discours de Grenoble et la logique était déjà en place. En dix ans, le « camp du Hanul » était devenu un quartier de Saint-Denis, habité par des écoliers, des électeurs même. En quelques heures il est devenu un terrain vague et ses habitants des proscrits pourchassés dans la ville.

 

Depuis le début de l’été, le bilan quasi quotidien dressé par les autorités est celui de dizaines de Hanul, des centaines de petites filles à la natte jetées sur le trottoir avant d’être jetées dans un avion.

 

Pourquoi ?

 

Pourquoi, le 28 juillet à la Courneuve, trainer par terre une femme avec son bébé sur le dos ?

 

Pourquoi passer au bulldozer sur des abris précaires, un napperon sur une table, un berceau, un ours en peluche ?

 

Parce qu’on « n'occupe pas de manière illégale, de manière illicite un terrain, une surface, un appartement ou une maison, c'est aussi simple que cela". »  répond le ministre (Brice Hortefeux le 25 août) . Simple comme la loi.

 

Va-t-on suggérer que la loi ici s’applique avec trop de dureté ? Un autre vous affirme que ces expulsions se font dans le « respect des règles européennes relatives à la libre-circulation et au séjour ainsi que les règles en vigueur concernant l'éloignement » (Eric Besson).

 

On vous le dit : la loi est appliquée et les procédures sont respectées. Aux pauvres à faire en sorte de ne pas être pauvres, aux sans abris d’avoir un logement, aux étrangers à être français (s’ils peuvent encore le rester). La loi s’applique à tous, c’est ça l’Etat de Droit nous répètent les ministres.

 

Comme le dit le maire de La Courneuve (Gilles Poux, PCF)  à propos de l’expulsion musclée du 28 juillet « ces familles, en s'installant ici, savaient très bien comment tout cela allait finir. »

 

La raison administrative résiste à tout : à la souffrance de ses victimes, à l’émotion des militants, aux remontrances de l’Eglise, à l’inquiétude de la Commission Européenne, aux critiques de l’ONU . Car, dans sa « simplicité », la raison administrative nie l’évidence des rafles ethniques et s’oppose « à tout le blabla de la classe politique » au nom de « la réalité » et « l'aspiration des Français » (Brice Heurtefeux, le 25 août). 

 

La raison administrative est contagieuse. Elle anesthésie les politiques, banalise l’ignominie, disloque la pensée et réduit au silence.

 

« Le mal peut tout envahir et ravager le monde entier précisément parce qu’il se propage comme un champignon. Il défie la pensée parce que la pensée essaie d’atteindre à la profondeur, de toucher aux racines, et du moment qu’elle s’occupe du mal, elle est frustrée parce qu’elle ne trouve rien. C’est là sa “banalité”. »[1]

 

Pour répondre à la petite fille à la natte, il faut se remettre à penser.

 

Pour répondre à la petite fille à la natte, il faut commencer à désobéir.

 



 

 


 

[1] Hannah Arendt, Correspondances croiséeLes Origines du totalitarisme, Quarto, Gallimard Paris 2002. Page 1358

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