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Publié par christian guittard

 

L’histoire d’une plainte d’un laboratoire pharmaceutique contre une maison d’éditions. Le laboratoire c’est Servier, 3,6 milliards d’euros de chiffre d’affaires, 20.000 salariés à travers le monde. La maison d’éditions c’est Dialogues, un spin-off de la librairie du même nom. L’ouvrage traite d’un médicament, le Mediator 150 mg. Irène Frachon, l’auteure, est pneumologue au CHU de Brest. A l’occasion de sa pratique, elle suspecte puis démontre, par l’intermédiaire de plusieurs études, un lien entre la prise de ce médicament, censé lutter contre le diabète mais finalement très utilisé pour la présence d’amphétamines qui permettent la perte de poids dans le cadre de régime, et l’apparition de valvopathies. (Maj : Le Tribunal de grande instance de Brest a statué en faveur de la partie demanderesse à savoir les laboratoires Servier. L’éditeur Dialogues doit donc retirer la mention « Combien de morts » de la couverture d’une livre sous peine d’une astreinte de 50 euros par exemplaire vendu avec cette mention). Le livre, au format papier ou numérique, est en vente sur le site de la librairie Dialogues à Brest.

Le rythme du Mediator

Le livre, qui se lit à la manière d’un thriller tant on sent la pression monter à chaque page tournée, raconte les pérégrinations d’Irène Frachon, et des membres de l’équipe qui l’entoure lors de sa quête, dans les méandres de l’organisation de la pharmacovigilance en France. C’est aussi l’histoire de patients, des femmes pour la plupart, qui ont perdu la vie d’avoir voulu une existence plus conforme aux normes esthétiques de notre époque. Mediator. Combien de morts ? Le livre ne répond pas à la question pas plus qu’il ne donne d’estimation. Mais l’on sait qu’avant la suspension de son AMM (Autorisation de Mise sur le Marché), 200 à 300.000 personnes en consommaient chaque jour. 2 millions de personnes en auraient consommé depuis sa mise sur le marché. Le chiffre d’affaires du Mediator 150 mg pour Servier était de l’ordre de 3,6 millions d’euros pas an.

Pour les laboratoires Servier, le médicament a tout d’un mini-blockbuster, ces médicaments qui font la réussite financière des labos. Le Mediator est déjà passé entre les mailles du filet du déremboursement mais aussi des inquiétudes des autorités espagnols à son égard qui le déréfèrencent… Et voilà que sous l’impulsion d’Irène Frachon, et de ses travaux, c’est la France qui vacille. Pas question de se laisser faire.

C’est devant l’Affsaps que tout va se jouer. Cet organisme est en chargé de l’évaluation des risques sanitaires dans notre pays. Voici la stratégie des laboratoires telle que décrite dans le livre :

-          1. Etre nombreux. P109 : « Nous entrons, l’équipe Servier, impressionnante, nous barre toute la salle ».

-          2. Faire pression sur les journaux scientifiques. P 126 : Après le refus d’une publication scientifique de diffuser un papier sur l’étude « dans un se ses derniers articles scientifiques, la déclaration – obligatoire – des conflits d’intérêts de cet éditeur avec l’industrie pharmaceutique commence ainsi : « Professeur E. is a consultant for Servier ».

-          3. S’assurer de relais dans l’opinion médicale. P 113 : Servier met en place un « mécénat académique » pour de jeunes médecins avec des ateliers de perfectionnement. « La plupart de ces jeunes sont devenus au fil des années qui professeur, qui patron, qui doyen… bref leader d’opinion médicale d’une manière ou d’une autre. Certains sont même devenus ministre ». Et l’auteur de citer Philippe Douste-Blazy. L’ancien ministre de la Santé et des Affaires étrangères est également président d’Unitaid, la fondation montée par Jacques Chirac et le président brésilien Lula pour gérer l’argent de la taxe aérienne pour le financement des actions de lutte contre le Sida. Plus étrange, et que j’ignorais, il est également secrétaire-général adjoint de l’ONU, en charge des financements innovants. Jacques Servier sait également recruter dans toutes cases de l’échiquier politique. Ainsi, en 2000, c’est Henri Nallet, un ancien ministre socialiste de l’agriculture, qui rejoint son groupe.

-          4. S’assurer de soutiens au sein de la commission de pharmacovigilance en charge du dossier (p 121)

-          5. Couper les vivres aux récalcitrants. P 122. « Depuis, Servier a suspendu tous ses financements à l’Alfediam (association de diabétologues) et sa participation au congrès annuel ».

De plus, Jacques Servier, le président du laboratoire, est un proche des cénacles du pouvoir. Il se fait décorer la Grand’ Croix de la légion d’honneur le 31 décembre 2008. Cette distinction n’est accordée qu’aux plus grandes des patriotes, ou bien, dans un but diplomatique, à des personnalités étrangères.

Le laboratoire Servier est aussi une exception. Indépendant, contrôlé par une fondation, français dans un monde pharmaceutique dominé par des mastodontes internationaux, parfois mis sur la sellette par le passé. De plus, avec Biogaran, 10 millions de boîtes vendues chaque mois, il est le deuxième acteur du marché du médicament générique dans notre pays.

« La parole est à la défense de l’attaque »

De son côté, le laboratoire se défend. « Médiator® est un médicament utilisé dans la prise en charge du diabète de type 2. Depuis 1976, ce médicament a été autorisé par les Agences de Santé françaises et internationales, ayant montré son efficacité dans de nombreuses études cliniques chez les diabétiques de type 2. Médiator n’a jamais eu d’indication comme anorexigène. Le Médiator représente moins de 1% du Chiffre d’Affaires du Groupe de Recherche Servier.

En 2009, de nouvelles données de pharmacovigilance ont conduit l’AFSSAPS (l’agence française du médicament) à réévaluer le rapport bénéfice/risque de Médiator en raison de cas de valvulopathies qui lui avaient été rapportés et qui constituaient « un signal qu’il convenait d’explorer ».

Tenant compte par ailleurs de la présence de nouvelles alternatives thérapeutiques, l’AFSSAPS a décidé de suspendre l’AMM de Médiator en attendant les procédures d’évaluation du CHMP (Committee for medical products for human use) à l’EMA (Agence européenne du médicament).

Pendant la durée de la procédure, les Laboratoires Servier, par mesure de précaution et avec une volonté de cohérence ont appliqué la suspension d’AMM aux autres pays dans lesquels Médiator était toujours à la disposition du corps médical ».

« Dis-moi que tu LEEM »

Les grands laboratoires français sont réunis au sein d’une structure baptisée LEEM pour Les entreprises du médicament. L’une des principales missions du LEEM est de représenter la filière pharmaceutique. Comme par exemple l’a fait son président, Christian Lajoux, lors d’une audition sur la réforme de la Sécurité sociale à l’Assemblée nationale et où il parle au nom de son entreprise, Sanofi.

L’association fournit également des informations sur son métier comme cette carte qui explique le cycle de vie du médicament.

cycle du médicament « Mediator. 150 mg ». Un livre relance la polémique contre un laboratoire pharmaceutique

Le marché du médicament en France représente un montant considérable : 284 euros par habitants en 2004. Et le chiffre est en considérable augmentation malgré, ou peut-être à cause, des mesures massives de déremboursement, de l’apparition des génériques, des campagnes de sensibilisation au gaspillage… Dès lors que les enjeux financiers, sociétaux et sanitaires sont aussi importants, la société publique est en droit de demander à être protégé contre les risques médicaux liés à la prise de médicaments.

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