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Publié par christian guittard

extrait d'un article de E Plenel www.mediapart.fr

1. L'utilité d'une presse libre

«Un diseur de vérité insolent et fiable»: c'est ainsi que Stieg Larsson définit Millénium, ce magazine d'investigation qui donne son titre à sa trilogie dont le héros est un journaliste indocile, enquêteur aussi entêté que franc-tireur, Mikael Blomkvist. L'immense succès qu'a rencontré, notamment en France grâce à Actes Sud, cette saga suédoise est un fait d'époque. A travers l'acharnement de Blomkvist à dévoiler l'envers du monde des puissants et des arrogants, celui où l'argent-roi est la seule valeur reconnue, c'est un idéal, à la fois démocratique et professionnel, qui est mis en scène: une presse indépendante et un journalisme d'enquête.

A Mediapart, comme dans d'autres médias libres de toute soumission politique ou financière, nous ne sommes pas des héros, encore moins de fiction, mais cet idéal n'en est pas moins le nôtre. Et c'est un très vieil héritage. Loin d'un romantisme romanesque, on le retrouve dans l'austérité ascétique d'un Charles Péguy (1873-1914) qui inspira le fondateur duMondeHubert Beuve-Méry (1902-1989)«Dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, dire bêtement la vérité bête, ennuyeusement la vérité ennuyeuse, tristement la vérité triste»: le programme est annoncé en ouverture du premier numéro des Cahiers de la Quinzaine, le 5 janvier 1900, sans concession: «Taire la vérité, n'est-ce pas déjà mentir?», ajoute Péguy.

Cette rigueur professionnelle recouvre une exigence démocratique. Elle nourrit la quête incessante de l'événement comme moment fondateur et rassembleur. Non pas de l'actualité répétitive et superficielle mais de la nouvelle créatrice parce que révélatrice. De la nouvelle qui instaure une rupture par sa force d'étonnement et de dévoilement. Une nouvelle qui oblige à affronter de face ce que l'on ne voyait pas ou ce que l'on ne voulait pas voir. Il y a ainsi une vertu de l'événement quand il n'est pas subi passivement, mais quand, tout au contraire, il est créé activement, animé collectivement et partagé largement.

Née d'un accident imprévisible – les enregistrements clandestins réalisés par Pascal Bonnefoy, maître d'hôtel inquiet pour sa patronne et pour lui-même –, l'affaire Bettencourt relève de ce registre. Son surgissement grâce à Mediapart, désormais validé jusqu'en appel par la justice, illustre l'absolue nécessité démocratique d'une presse libre, sans entraves ni censures. Car il peut arriver, hélas, que la nouvelle indocile et dérangeante ne surgisse pas, étouffée ou déviée, écrasée ou tronquée. Ce n'est pas seulement affaire de pressions ou de menaces, mais, plus essentiellement, de faiblesse ou de fragilité de l'écosystème démocratique de l'information. Notre culture professionnelle, sa vitalité et ses audaces, dépendent d'un climat où entrent en jeu aussi bien la structure de l'entreprise, l'esprit d'indépendance ou de soumission de ses responsables, sa distance ou sa proximité avec des univers étrangers au journalisme.

S'il fallait une nouvelle démonstration de la nécessité de refonder la liberté de l'information en France, selon le programme énoncé dans notre Appel de la Colline de 2008 avec Reporters sans frontières et dans notre Manifeste de 2009Combat pour une presse libre, l'affaire Bettencourt nous l'assène.

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