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le grand business de la corruption sous Ben Ali

par christian guittard 6 Janvier 2012, 11:50 information

source et suite de l'article www.mediapart.fr par  LA RÉDACTION DE MEDIAPART

Courir après le train manqué et, peut-être, le rattraper... C'est l'exercice auquel se livre Alain Juppé, ces jeudi et vendredi, à l'occasion d'un voyage officiel à Tunis. C'est le premier d'un haut responsable français depuis la mise en place des nouvelles institutions issues de l'élection de l'assemblée constituante, le 23 octobre 2011.

 

Alain Juppé et Moncef MarzoukiAlain Juppé et Moncef Marzouki© Reuters

 

Le ministre français des affaires étrangères ne rencontre pas seulement son homologue Rafik Abdessalem, par ailleurs gendre de Rached Ghannouchi, le leader du parti musulman conservateur Ennahda, qui a largement emporté l'élection (résultats sous l'onglet Prolonger). Il rencontrera les trois acteurs clés de la nouvelle république libre de Tunisie: le président de la République, Moncef Marzouki, le premier ministre, Hamadi Jebali, et le président de l'Assemblée constituante, Mustapha Ben Jaafar.

Un premier déplacement d'Alain Juppé à Tunis, en avril 2011, avait tenté de réparer le spectaculaire crash de Michèle Alliot-Marie lors de la révolution tunisienne, comme de faire oublier le soutien constant de Nicolas Sarkozy, et d'une bonne partie de la classe politique française, à la dictature Ben Ali. La page est-elle pour autant tournée? Certainement pas, même si Alain Juppé, dès avril dernier, à l'occasion d'un colloque sur les révolutions arabes, avait publiquement concédé les égarements coupables de la diplomatie française. «C'est vrai que nous n'avons pas anticipé ce grand mouvement de liberté», déclarait-il alors pour ajouter aussitôt:«Nous hésitons encore entre l'enthousiasme et l'inquiétude.»

Neuf mois plus tard, la méfiance reste forte des deux côtés. En France d'abord, où une bonne partie de l'UMP s'inquiète de la victoire électorale des «islamistes», refusant de considérer les évolutions provoquées par la dynamique révolutionnaire comme les engagements publics pris de longue date par les dirigeants du parti Ennahda. La rhétorique Guéant, jetant dans une même marmite musulmans, islamistes, immigration et extrémismes, est largement relayée au sein du parti présidentiel.

 

 

Dernière polémique en date: celle lancée par Bernard Debré contre Moncef Marzouki à la suite des vœux que ce dernier a formulés «à l'adresse du peuple français», et ce à la demande de Mediapart (ces vœux sont à regarder ici et ci-dessus). Evoquant l'élection présidentielle française, le président de la république tunisienne disait souhaiter que «certains politiciens n'utilisent pas trop la carte de l'islamophobie car ce serait vraiment un choix qui n'aurait aucune valeur».

Par ailleurs, dans un long entretien qu'il accordait à Mediapart (à lire ici), Moncef Marzouki expliquait: «L'appui qui a été donné à la dictature tunisienne pendant plus de vingt ans par des hommes et des femmes politiques français, et de très haut niveau, était à la fois blessant, contreproductif, et signe d'une certaine myopie politique. J'espère aujourd'hui que les autorités françaises reverront leurs stratégies politiques pour mieux comprendre ce monde.»

Dans une lettre ouverte largement reprise et discutée dans les médias tunisiens, le député UMP Bernard Debré se livre à ces anathèmes dont il est coutumier: «Là où véritablement la coupe est pleine, c'est quand, il y a quelques jours, vous avez dit aux Français de stopper leur islamophobie ! La France serait islamophobe alors que les mosquées se multiplient, l'État est laïc et garantit par là, la liberté de culte, alors que dans votre pays, une poussée de l'islamisme conduit les femmes à rentrer dans leur foyer, à imposer progressivement la Burqa», etc. (l'intégralité de la lettre est à lire ici et, parmi de nombreuses réactions, celle-ci).

L'incident, même limité, est un symptôme de l'aigreur d'une large partie des responsables français que la révolution tunisienne a surpris la main dans le sac de leurs petites et grandes compromissions. Il est aussi un signe de l'exaspération des autorités tunisiennes. En début de semaine, l'échange s'est fait plus vif lorsque Alain Juppé a fait part de ses inquiétudes. «Ce que nous disons, c'est que nous serons vigilants sur le respect d'un certain nombre de principes, l'État de droit, le respect de toutes les minorités, religieuses en particulier, le respect du statut de la femme, et c'est le message que j'adresserai à nos amis tunisiens», déclarait-il mardi sur I-télé. Et le ministre français de lier les aides financières à la Tunisie au respect de «ces principes».

Il l'avait déjà affirmé à l'automne 2011 ce qui lui avait valu une réplique cinglante de Rached Ghannouchi: «Nous n'avons pas besoin d'une telle parole pour respecter les droits de l'Homme. Cela fait partie de nos valeurs et de notre religion et les Tunisiens n'acceptent pas les aides conditionnées.»

Cet état des lieux ne place pas la France en excellente posture au moment où d'autres pays tentent eux aussi d'accompagner la révolution tunisienne. La veille de la visite d'Alain Juppé, l'ambassadeur américain à Tunis a longuement rencontré le ministre tunisien des affaires étrangères. On se souvient du soutien rapide et actif accordé par l'administration américaine à la jeune révolution et ce, bien avant la chute de Ben Ali. Au lendemain de la visite d'Alain Juppé, c'est le ministre allemand des affaires étrangères qui effectuera à son tour une visite de deux jours. Les Italiens sont, eux, déjà passés par Tunis.

 

Car outre la politique, l'enjeu central est aussi celui de la relance d'une économie aujourd'hui quasiment à l'arrêt. La France pourrait être l'acteur principal de ce processus, pour avoir été tout au long de la dictature Ben Ali, le premier partenaire commercial et premier investisseur dans ce pays. Alain Juppé évoquera plusieurs dossiers en souffrance. En souffrance parce que plombés par les compromissions et affaires de corruption avec les différents clans du groupe Trabelsi-Ben Ali.

 

Ce passé où se mêlent cynisme, aveuglement politique, compromissions, affairisme et corruption, deux journalistes de Mediapart l'explorent méthodiquement dans un livre, Tunis Connection, qui paraît ce 5 janvier aux éditions du Seuil. Dès son lancement en 2008, Mediapart avait accordé une large place à la Tunisie (ce qui nous avait valu d'être interdit dans ce pays). Depuis janvier 2011, nous avons intensifié cette couverture, suivant pas à pas la chute de Ben Ali et la première des révolutions citoyennes et démocratiques arabes. Notre collaborateur Pierre Puchot a publié un livre, en avril 2011, Tunisie, une révolution arabe (lire ici).

Dans Tunis Connection, Lénaïg Bredoux et Mathieu Magnaudeix reconstituent le détail des liens politiques et d'affaires d'une partie des «élites» françaises – intellectuels et journalistes compris – avec le régime Ben Ali. Plus de cent entretiens ont été conduits qui dessinent le paysage accablant d'une France accommodante et ignorante. Ignorante du peuple tunisien d'abord, et des opposants qui envers et contre tout tentaient de résister au régime.

Interrogé, Henri Guaino l'admet dans ce livre: «On a sous-estimé l'usure du régime.» Jean-Pierre Raffarin parle lui d'une «erreur de jugement national». Mais le “miracle économique” tunisien tant vanté par nos responsables a permis aux groupes français de s'implanter largement dans ce pays. Et ils l'ont fait au prix d'une corruption qu'ils ont eux aussi contribué à généraliser. Ce sont aussi ces affaires que doit aujourd'hui gérer le nouveau pouvoir tunisien et dont il ne manquera pas de discuter avec Alain Juppé.

Pour l'illustrer, nous publions ci-dessous en bonnes feuilles et en exclusivité, dans les pages suivantes, le chapitre 9 de Tunis Connection, intitulé «Les affaires sont les affaires».

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