Saint-Germain-des-Prés contre le haut Cantal
Jeudi 21 juin, le tribunal d'Aurillac est devenu le temps d'un procès un haut-lieu médiatique. Plusieurs chaînes de télévision et quotidiens nationaux ont débarqué pour le procès des agresseurs de P J écrivain et professeur de faculté.
La salle du tribunal est devenue un instant, un bazar médiatique, des perches avec micros, des caméras et des journalistes courant dans tous les sens. Au milieu de cette effervescence de marché du samedi matin P J paradait et donnait des interviews. Lui la victime, d'un horrible lynchage, selon ses dires a été un moment le personnage principal d'un « pschitt » médiatique.
Parmi le public Aurillacois, on pouvait noter la présence d'un ancien conseiller municipal et d'un libraire adepte des écrits de P J. Ils sont allés le saluer tous les deux à la fin de l'audience.
Cinq des six accusés étaient présents à la barre. Ils étaient prévenus d'avoir, le 31 juillet 2005, exercé des violences en réunion ayant entraîné des ITT de deux jours et de dégradations de biens d'autrui en réunion. Des délits requalifiés, car initialement P J avait déposé plainte pour « tentative d'assassinat avec préméditation et injures à caractère racial ».
Le fils de l'un des prévenus mineur au moment des faits, sera jugé ultérieurement par le tribunal des enfants pour le délit d'injures.
Après la lecture de l'accusation, la baudruche gonflée par les dires de P J s'était déjà dégonflée.
On allait donc assister au jugement d'une bagarre entre adultes, ou malheureusement un bébé de 15 mois avait été blessé par des éclats de verre.
La scène s'est déroulée dans un village du Haut Cantal, Lussaud. Dans ce hameau d'une vingtaine d'habitants cinq familles y vivent. Avant les faits, en 2003, P J publiait un roman « Pays perdu ». Dans celui-ci il décrit avec force détails une vie paysanne dure (ravage de l'alcool et suicide) et en rajoute avec des petites histoires de famille (adultère). Lorsque les habitants de Lussaud ont eu connaissance du livre en 2004, ils se sont sentis choqués, humiliés et trahis par l'un des leurs. Car P J est originaire du village où il possède une maison de vacances. Les prévenus ont ruminé leur ressentiment pendant presque un an avant que P J ne revienne le 31 août 2005. Ce jour là, il est accueilli par une pancarte à l'entrée du village « bienvenu à Charletu » : c'est le nom du poète dont on raconte la mort dans le roman. Il avait été prévenu par des amis que ses écrits avaient suscité une montée de colère. En septembre 2004 il avait adressé une longue lettre à chaque famille du village pour désamorcer la situation d'incompréhension qui selon lui s'était installée. « J'ai changé les époques, les relations familiales parfois les lieux. Il ne faut pas chercher là une représentation exacte (...) Je suis fier d'être de Lussaud », soulignait-il en ajoutant qu'il souhaitait être enterré dans le vieux cimetière du village. Lorsqu'il arrive avec sa famille et qu'il ouvre la porte de son garage il est agressé verbalement par deux habitantes. Puis survient en voiture le patriarche du village (72 ans), qui l'aurait menacé avec un bâton, celui dont on se sert pour marcher. P J se sentant agressé, l'a frappé en plein visage (19 points de suture). La scène s'est emballée, les injures fusent, les deux fils de P J ont été traitées de « sale arabe ».
Sa compagne a couru dans le village pour récupérer un de ses fils âgés de 11 ans complètement paniqué par la scène de violence. Comme d'autres habitants arrivaient à la rescousse des villageois, P J a foncé dans la maison pour récupérer ses bagages et s'est barricadé dans sa voiture avec sa compagne et ses enfants. Les prévenus ont alors lancé des pierres contre le véhicule, une a brisé une vitre et son fils de 15 mois a été blessé par trois éclats de verre. Non content de caillasser le véhicule, les prévenus auraient lancé des coups de pied dans les portes de la voiture (plus de 2000 € de dommages et intérêts demandés en réparation). P J finit par faire une marche arrière rapide et quitte les lieux sans plus attendre.
Sous le coup de l'émotion, très choqué, il a décidé de se rendre à la gendarmerie la plus proche pour déposer plainte. Il ne s'arrête pas à Massiac à 17 km, il a peur d'être rattrapé par ses agresseurs. Il se rend à Issoire distant de 47 km, dépose plainte et fait constater les blessures de son enfant de 15 mois à l'hôpital. Les explications des parties prenantes de l'affaire au tribunal ont mis à jour l'incompréhension qui a existée et qui existe encore.
Remarques des prévenus :
« le livre n'était pas bien pour Lussaud ». « il a écrit que la petite fille avait été élevée aux biberons de vin et de cassis ». « Est-ce qu'il a le droit de s'occuper de la vie privée des gens ».
« Il fait allusion aux morts, le pendu c'était mon frère ». « On a compris la lettre bien mal, il est venu pour nous provoquer ». « Nous, on n'est pas poète, le poète c'est lui, on ne s'exprime pas comme lui ». « Tu n'avais pas à revenir sitôt ». « Ton vrai père, il n'est pas où tu crois ».
A cette affirmation, il n'y pas eu de réaction de P J.
De son côté il est reste sur ses certitudes d'écrivain.
« parler d'un handicapé mental, ce n'est pas le stigmatiser ». « je voulais décrire la difficulté de vivre quelque chose d'intime ». « J'ai ressorti des histoires de 40 ans que l'on m'avait racontés ».
« C'est un malentendu, ce n'est pas un roman du terroir ». « Quand on aime les gens, on les aime avec le tout ce qu'ils ont ». « Le roman, c'est montrer la beauté, la vie paysanne et belle ».
« le malentendu est très profond, ce que je prends pour intéressant et mal compris (exemple les virages de la route qui mène à Lussaud) ».
Bien qu'ayant reconnu les faits à la gendarmerie et chez le juge d'instruction, les prévenus minimiseront leurs actions à la barre pour arriver à dire que c'était eux qui avaient été agressés.
Me Carminati, avocat parisien de PJ, a trouvé que la vérité n'était pas acceptée par les prévenus. « Contre vents et marées, ils estiment n'avoir rien fait ».« Vous vous abritez derrière, on est des pauvres paysans ». En s'adressant aux prévenus « ce livre ne parle pas de vous, je suis désolé pour votre narcissisme ».
« Votre ressenti est une chose, la caricature est permise en droit, si on peut caricaturer Mahomet on peut caricaturer les gens de Lussaud ». « on est en France et pas chez les ayatollahs ».
« ce livre est un miroir, il n'est pas forcément agréable à regarder ». « c'est la France, la littérature, la République, ce n'est pas des gens comme vous qui allez faire taire les écrivains ».
« S'il était revenu au village sans que nous portions plainte, il aurait été en danger ».
Dans son réquisitoire, Virginie Dufayet, substitut du Procureur, a constaté « qu'il avait été beaucoup question de malentendus dans cette histoire ». Pour elle le tribunal « n'est pas un censeur ou un encenseur de littérature ».
« C'est une affaire de passion au pluriel et au singulier ». « La passion des prévenus a mijoté et elle a débordé le 31 juillet 2005 ». « Les prévenus ont choisi la mauvaise voie car il y a eu des victimes, particulièrement un enfant de 15 mois ». « comme les prévenus n'ont pas su solder leur compte, la justice doit sanctionner ces comportements ».
Elle terminera ses réquisitions en demandant 6 mois de prison avec sursis et 300 € d'amende pour chaque prévenu.
Les défenseurs des prévenus ont alors pris la parole pour donner leur éclairage sur l'affaire. Maître Moins , explique que « l'on a parlé avec suffisance des habitants, le livre est très critique, très méchant, sordide, c'est un brûlot ».
À l'encontre de PJ, il lance « quand on est cultivé, on ne va pas à l'affrontement, on appelle le 17 ». Avec l'énoncé du dépôt de plaintes initiales « PJ a tenté d'instrumentaliser la procédure et la justice, il a souhaité donner une ampleur médiatique à ce procès ».
« Il a même indiqué que cette expérience le pousserait à écrire un nouveau livre ».
Pour Maître Portejoie, du barreau de Clermont-Ferrand, « ce dossier n'est pas figé, il faut se tourner vers l'avenir et que ça reparte à Lussaud ».
Pour lui PJ a eu un regard d'ethnologue dans ses écrits et comme il est un tantinet manipulateur il en a profité.
Il s'est adressé à PJ « Monsieur le professeur, un procès peut permettre une remise en cause de votre part ».
il est revenu longuement sur la plainte que les prévenus avaient eux aussi déposé. Cette plainte a été classée sans suite par le parquet. D'après lui, elle pourrait être réactivée car la blessure de son client (le patriarche de 72 ans) a fait l'objet d'une ITT de plus de 20 jours et qu'il est encore temps judiciairement.
Pour lui la justice en a trop fait dans cette affaire, les prévenus ont été interpellés comme les tenants du grand banditisme. Le patriarche a passé 36 heures en garde à vue et l'ensemble des prévenus totalise 150 heures de garde à vue.
Pour Maître Portejoie, ce n'est pas très juste, pas très équilibré c'est le pot de fer contre le pot de terre.
Il avait gardé pour la fin un joker. Il a lu la déposition d'un des fils de PJ, où celui-ci décrivait son père comme l'agresseur.
Il terminera sa plaidoirie par une note d'optimisme : « il est temps de passer l'éponge, il faut établir une paix des braves par une décision de justice apaisante ».
Jugement mis en délibéré au 5 juillet.
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