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Publié par christian guittard


  • Tarnac est un petit village de Corrèze, avec à peine trois centaines d'habitants, situé sur les versants du plateau de Millevaches. Tarnac est aussi le premier nom d'une affaire d'Etat qui ébranle les principes fondateurs de notre droit et dont le pouvoir actuel porte la responsabilité. Un jour viendra où ce point de vue, encore minoritaire, semblera une évidence.

     Dans l'immédiat et pour l'opinion moyenne, l'affaire de Tarnac reste l'histoire d'un groupe de jeunes anarchistes radicaux, entre doux rêveurs et extrémistes illuminés. Constitués en communauté autonome dans ce coin perdu du Limousin, ils sont soupçonnés par les policiers de la direction centrale du renseignement intérieur (DCRI) d'être les auteurs d'au moins un sabotage sur une ligne TGV de la SNCF. Arrêtés lors d'une opération très médiatisée, ils sont neuf à avoir été mis en examen, dans le cadre de la législation contre le terrorisme. Un seul est toujours en détention provisoire depuis le 15 novembre 2008, Julien Coupat, accusé de « direction d'une association de malfaiteurs et dégradations en relation avec une entreprise terroriste ».

     

     

    Tandis que leurs défenseurs clament que le dossier est vide, le pouvoir, justice et police à l'unisson, de la ministre de l'intérieur au procureur de la République en passant par le patron de la DCRI, assure qu'il n'en est rien. Deux discours contradictoires dont l'affrontement n'a, pour l'heure, guère mobilisé les partis et les consciences. Le plus souvent, ce feuilleton est suivi de loin, comme une histoire qui se dénouera d'elle-même avec le temps. Comme une dossier qui ne mettrait en jeu rien d'essentiel, de central ou d'urgent. Comme une affaire marginale en somme, située en lisière des grands débats et des graves questions, tout comme les jeunes concernés avaient choisi de se placer en marge de l'ordre dominant et de vivre à l'écart de la société urbaine, industrielle et marchande.

     

     Il n'en est rien, et c'est ce que l'on voudrait plaider ici: l'affaire de Tarnac nous concerne tous. Parce que son déroulement met en péril plusieurs principes démocratiques vitaux: la présomption d'innocence, les libertés d'opinion et d'expression, voire, au-delà, la liberté de conscience, c'est-à-dire le libre choix des valeurs qui conduisent une existence. Et elle nous concerne d'autant plus si nous ne partageons pas les positions idéologiques ou les engagements militants de ceux qu'elle met en cause. Car, à quoi bon défendre des principes, des droits et des libertés, si l'on ne s'en soucie pas quand ils sont piétinés, transgressés ou ignorés, au prétexte que les victimes de ces abus nous seraient étrangères ? « Qui ne gueule pas la vérité quand il sait la vérité, se fait le complice des menteurs et des faussaires ! » Cette apostrophe de Charles Péguy, au sortir del'affaire Dreyfus dont il fut l'un des combattants de la première heure, vaut pour tous ceux qui, aujourd'hui, restent trop indifférents, silencieux et timorés devant le scandale judiciaire et policier que constitue l'affaire de Tarnac, qui vaut à Julien Coupat d'être emprisonné depuis bientôt six mois.

     

     

    D'une affaire à l'autre, de la haute tragédie d'avant-hier à la farce sinistre de maintenant, les deux histoires n'ont certes pas de commune mesure et sont, par bien des aspects, dissemblables. Mais ce qu'elles mettent en jeu est du même ordre, aussi essentiel, aussi décisif : l'individu contre l'Etat, les principes contre leur abandon, la vérité contre le mensonge. « Nous disions, poursuivait Péguy dansNotre jeunesse en 1910, une seule injustice, un seul crime, une seule illégalité, surtout si elle est officiellement enregistrée, confirmée, une seule injure à l'humanité, une seule injure à la justice et au droit, surtout si elle est universellement, légalement, nationalement, commodément acceptée, un seul crime rompt et suffit à rompre tout le pacte social, tout le contrat social, une seule forfaiture, un seul déshonneur suffit à perdre d'honneur, à déshonorer tout un peuple. »

     

     Tel fut l'enseignement de l'Affaire, qui a transformé le nom du capitaine Alfred Dreyfus en symbole universel: les principes se jouent toujours à échelle d'homme. Non pas d'humanité abstraite, générale et désincarnée, mais d'humanité concrète et solitaire – d'individu tout simplement. Et ils sont encore plus mis à l'épreuve quand, spontanément, tout ou presque, l'éducation que vous avez reçue, les préjugés de votre milieu, les convictions de votre entourage, vous tient à distance de cet homme précis et vous porte à l'indifférence envers son sort particulier. On le sait : il fallut aux premiers dreyfusards vaincre les résistances de ceux qui, à gauche, ne se sentaient pas concernés par les mésaventures d'un militaire discipliné, officier patriote, symbole de l'ordre, juif de surcroît – l'antisémitisme n'étant pas réservé aux seuls réactionnaires.

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