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Publié par christian guittard

Source Le Monde 31/05/2018

Achevé en 2014, cet édifice en bois, qui comprend trente-neuf appartements, est l'un des exemples les plus aboutis d'habitat participatif.

HERTHA HURNAUS

Le Wohnprojekt invente un nouveau lien social au cœur de la capitale autrichienne

 

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Anna Wieser termine d'inspecter la chambre. Cette jeune retraitée est chargée, avec deux autres résidents, de gérer les trois chambres d'amis de son immeuble. Au huitième étage, celles-ci partagent une cuisine, et leurs baies vitrées donnent sur un toit-terrasse commun à tous les habitants, avec grande table et barbecue.

" Chacun s'occupe d'une partie commune. Moi, je gère les réservations des chambres d'amis, car chacun a droit à une douzaine de nuits par an pour ses proches. Mais en ce moment, c'est particulier, car nous accueillons dans l'une des chambres une réfugiée -syrienne et ses enfants ", raconte cette bibliothécaire de 64 ans. Un geste décidé collectivement par les habitants.

Situé à Vienne, le Wohnprojekt (de l'allemand wohnen, " habiter ") a tout d'une petite utopie. Achevé en  2014, cet édifice en bois de huit étages, qui comprend 39 appartements, est l'un des exemples les plus aboutis d'habitat participatif. Il a reçu plusieurs -distinctions, comme le prix européen de l'habitat groupé (European Co-housing Award), le prix Hans-Sauer de la meilleure -innovation -sociale, le prix autrichien du bâtiment le plus innovant…

Des caméras du monde entier sont venues filmer la centaine de -résidents qui, s'ils ont chacun leur appartement, partagent une salle de jeu, sept voitures, deux vélos cargos, une salle de bricolage, un potager, une salle de yoga, un sauna, -plusieurs terrasses, une bibliothèque, une buanderie, des espaces de stockage… " Ce projet montre que ce type d'habitat peut fonctionner au cœur des grandes -villes, commente Michael LaFond, auteur du livre -CoHousing Inclusive (2017, non traduit). Les gens se rendent compte que les modes de vie urbains sont -allés trop loin dans l'individualisme et -l'isolement. La montée en puissance de l'habitat participatif en Europe -témoigne d'une nouvelle -volonté de vivre ensemble. "

Sans la mairie de Vienne, le Wohn-projekt n'aurait pas pu voir le jour. C'est elle qui a attribué à un groupe d'habitants un terrain dans une zone ferroviaire en reconversion, transformée depuis en quartier moderne. La ville de Vienne souhaite en effet encourager ce type de promotion immobilière par des -habitants et leur ouvre ses appels d'offres. La ville a aussi cofinancé le Wohnprojekt, à l'aide d'un prêt de 2  millions d'euros.

Les futurs occupants, qui comptaient parmi eux un architecte, ont pu ainsi porter leur propre projet d'immeuble sans promoteur. Ici, on trouve aussi bien des familles avec des enfants que des retraités, des jeunes actifs en colocation, des couples, des célibataires.

Tous ont investi une somme dans la coopérative en fonction de la -superficie de leur futur appartement (570 euros par mètre carré). Cette structure a pu ainsi faire construire cet immeuble à 10 millions d'euros et perçoit les loyers des résidents (9,6 euros par mètre carré), qui couvrent les coûts de fonctionnement et le remboursement du prêt. Si quelqu'un s'en va, il récupère une partie de sa mise initiale.

Barbara Nothegger se souvient des débuts, où, avec l'architecte, " chacun pouvait dessiner le plan de son futur appartement ". En s'installant dans le Wohnprojekt avec son mari et ses deux enfants, cette journaliste de 40 ans voulait avant tout " avoir plus d'espace, sans aller dans une maison individuelle ", et mener une vie " plus solidaire et plus écologique ", dit-elle.

Esprit collectif

La réussite du Wohnprojekt vient sans doute du fait que chaque adulte est membre d'un groupe de travail et consacre onze heures au minimum par mois à la vie de l'immeuble. L'esprit collectif est alimenté par certains rituels comme les projections en plein air sur la terrasse ou des déjeuners quotidiens, en bas, dans une grande cuisine commune.

Chaque jour de la semaine, deux volontaires préparent à manger, en fonction du nombre d'inscrits sur une liste bouclée le matin à 10 heures. Chacun donne 3 euros par repas.

Si le projet fonctionne, c'est aussi parce qu'il s'est bien intégré dans le quartier. Loin de former une communauté repliée sur elle-même, les habitants organisent dans leurs salles du rez-de-chaussée des événements ouverts – ils les louent également à des institutions pour des réunions et dégagent ainsi des revenus. Et, dans un local qui donne sur la rue, le Wohnprojekt abrite un café-épicerie tenu par un couple de résidents.

Ce modèle est-il exportable ? Si ce type d'habitat intrigue, " il reste très compliqué à mettre en place ", -reconnaît Camille Devaux, chercheuse à l'université de Caen, qui a étudié ces formes d'habitat. Elle évoque les difficultés pour accéder à du foncier en ville, faire assurer ces projets en autopromotion, trouver des modes de gouvernance Mais malgré cela, de plus en plus de projets sont lancés : en France, la plate-forme L'Habitat participatif recense 153  projets achevés (dont Le Village vertical, à Villeurbanne) et 200 en cours. " Depuis la loi ALUR de 2014, qui a permis de stabiliser le -cadre juridique, les villes et les bailleurs sociaux se sont mis à s'intéresser à des projets et à les soutenir ", poursuit Camille Devaux.

Reste que ces groupements, qui -reposent beaucoup sur la volonté et la disponibilité d'individus, sont souvent fragiles. Il y a fréquemment " des dynamiques qui explosent en vol ", constate Camille Devaux. Pour prendre des décisions, les habitants du Wohnprojekt n'utilisent pas un système de vote majoritaire mais la " sociocratie ", un principe de gouvernance né aux Pays-Bas, tourné vers la recherche du consensus. C'est l'une des clés qui explique, selon -Barbara Nothegger, la bonne entente du groupe. D'ailleurs, depuis 2014, seule une famille a quitté le navire.

Jessica Gourdon

© Le Monde
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